Un peu plus
d'horreur cette fois, mais surtout du poker, enfin un poker pas comme les autres ;-)
Cet enfoiré de Jack n’avait qu’une passion dans la vie, le poker. Il n’était pas du coin ; il n’y avait qu’à le
regarder pour le savoir. Un routier itinérant l’avait déposé avec son baluchon un de ces matins où, la pleine lune est encore visible alors que le ciel rougeoie du charme lumineux du soleil. Il
racontait qu’il venait de là où le capitaine Cook avait été tué en 1779. Hawaï. Qu’il avait ensuite parcouru les terres australes que Cook avait longtemps cherchées, en vain, pour y trouver de
l’or. Là-bas, il passait ses journées à fumer des cigarettes sous une bâche qu’il avait tendue au flanc d’un roc, et surveillait un vieil indigène qu’il avait engagé pour nourrir de terre son
trieur d’or. Une fois par semaine, d’autres prospecteurs rejoignaient sa concession. Il s’asseyaient autour d’une table et misaient leur pécule en espérant une quinte flush. Il ne le disait pas,
mais dans une petite ville comme la notre, les rumeurs pullulent comme la gangrène et tous pensaient qu’une des parties avait du mal tourner et qu’il était venu ici, se cacher. Se cacher ?
Je ne crois pas. Il était plutôt venu se refaire…
Jack était un mélange de Clint Eastwood et d’un guerrier maori. Il arborait fièrement un t-shirt Lynrd Skynrd sur fond de drapeau sudiste et portait deux énormes chevrons d’au moins six centimètres qui élargissaient ses lobes d’oreille. La base de son nez était traversée par une épaisse aiguille taillée dans un coquillage, qui tranchait constamment la fumée qui en sortait. Il ne fumait que des Chesterfields. Sa pilosité, digne du plus rustre des cow-boys ne laissait pas présager une épaisse chevelure exotique qui se dressait sur le haut de son crâne, serré par un lacet de cuir. Tout le temps qu’il avait passé ici, il se rendait chaque jour au bar. Là, il enchaînait les parties et ne s’arrêtait que tard dans la nuit. La veille il avait perdu, aujourd’hui il gagnerait, le lendemain il perdrait sûrement encore. Pourvu que le hasard lui donnait un temps soit peu une bonne main, il faisait des ravages, mais son acharnement à en vouloir toujours plus n’engendrait pas la fortune.
Puis… les joueurs de poker commencèrent à disparaître. Les putains du bar se plaignaient du manque de client, et l’épicier du coin s’étonnait de ne plus voir Jack venir lui acheter des vivres. On soupçonna dans un premier temps un homme mystérieux qui se tenait souvent dans le recoin le plus sombre du bar, là où la table n’était que trop peu souvent nettoyée. On su très vite qu’il n’était pas responsable lorsqu’il régla ses comptes au grand jour et qu’il s’en alla. Jack, quant à lui, jouait moins désormais. Les gens disaient qu’il s’adonnait à des parties très privées, chez lui, à la nuit tombée. Cherchait-il à se faire oublier ? La réponse n’en fut que trop vite annoncée lorque l’on découvrit que les comptes des joueurs avaient été vidés dans un laps de temps très proche de leur disparition.
A l’époque ou Cook cherchait désespérément les terres australes, il notait dans son journal de bord que certains « Naturels » avaient coutume de dévorer leurs semblables. Les joies du cannibalisme. Il s’agissait généralement d’ingurgiter les restes des ennemis morts au combat afin de s’approprier leurs forces et capacités. Cook raconta même que lors de relations avec ces derniers, l’un d’eux lui avait proposait un avant-bras en échange de quelques pièces d’étoffe. Lui mimant qu’il pouvait en satisfaire sa faim.
Jack revint au bar alors que la plupart des meilleurs joueurs demeuraient encore disparus. Le doute était alors braqué sur lui comme une épée de Damoclès. Maintenant quand Jack jouait, il ne perdait jamais. Même avec la main la plus pauvre, il s’enrichissait. Il était tellement convaincant quand il bluffait que le maire de la ville était un enfant de cœur à coté de lui. Il avait le regard d'une hyène attendant son prochain repas. Ses canines semblaient s’être allongées et son nez prenait de plus en plus la forme d’un museau. Il gardait toujours son petit sourire strident qui charmait tant les catains du bar. Elles travaillaient toujours gratuitement pour lui. Mais l’haleine qui s’en dégageait désormais était celle d’un chacal.
Lorsque le père Williams eut vent de tout ceci, il prit la décision de se rendre dans cet endroit qui le répugnait tant. A la seconde où il aperçut, il crut se retrouver face au démon. Ce visage, ce regard, les jeux, le père pria toute la trinité d’une traite. Jack comprit vite qu’il n’était pas là par hasard. Il arrêta la partie et lui proposa de discuter. Le père risquerait de lui attirer des ennuis et maintenant qu’il s’enrichissait selon son bon vouloir, il tenta de l’acheter afin qu’il ne rameute pas toute la ville le dimanche suivant : « Mon père, sachez qu’à part le vice du jeu, je respecte absolument chacun des versets de la Bible. Ceci est mon corps, prenez et m…
-Monsieur, sachez vous-même que ma foi en l’homme et en Dieu ne fait pas de moi un idiot. Vos belles paroles sont celles du Démon, vous êtes habités et je compte bien sauver mes paroissiens de vos actes.
-La rénovation de l’eglise me tient à cœur, mettons cartes sur table et laissez moi vous aider. Un tel bâtiment doit avoir besoin de moyen, ne laissez pas filer votre joker.
-Ma foi n’a pas de valeur !
-Alors dites moi à combien votre foi est-elle inébranlable ». Et quelques temps plus tard, l’église disposait d’une nouvelle cloche et de vitraux tout neufs.
En ai-je assez conté sur cet homme, je ne sais pas… Mais lorsque le désir d’un homme est aussi fort que celui d’un camé en manque, il est prêt à n’importe quoi, même de dévorer ses ennemis pour s’approprier leurs talents. L’oisiveté est mère de tous les vices, mais le vice est le père de tous les arts, et son art, c’était le poker. L’appât du gain, le pouvoir, on parle de qui maintenant ? Du cannibale ou du curé ?
Fait le 21/01/2009
Ceci est mon corps

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